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Traduction(s) collective(s)

Présentation du projet

L'histoire de la traduction est traversée par une tension entre une approche individualiste et une approche collective. De l’Antiquité à la Renaissance, la traduction était couramment l’affaire d’équipes de spécialistes multilingues. Des experts de différentes cultures y travaillaient de conserve à la résolution de problèmes de traduction, et les actes d’écriture et de lecture, généralement distincts les uns des autres, se trouvaient distribués et démultipliés entre les différents collaborateurs. Bistué (2013) a montré comment l’exigence d’unité au sein des institutions et des discours de la Renaissance européenne – se manifestant notamment à travers la standardisation de la langue et la consolidation de la foi, du foyer, de l’État, de la monarchie et de l’Église sous l’autorité de la figure unique de leurs patriarches singuliers – se conjugue avec l’exigence d’unité poétique : unité d’action, de temps, de lieu et de style. À cette époque, en effet, les préfaces et les traités consacrés à la question mettent de plus en plus l’accent sur la traduction comme un acte supposé singulier. Dès lors que l’on a délégué à l’individu une tâche souvent accomplie par un collectif, les théoriciens ont pu imaginer le traducteur comme le substitut de l’auteur du texte, lui confiant une mission redoutable : rivaliser avec l’entendement de l’auteur dans sa propre langue, tout en égalant son talent et son style dans une autre.

La Renaissance a donc ouvert la voie à une focalisation nouvelle sur la figure du traducteur en tant qu’individu, qui atteint son apogée au cours de la période romantique. On idéalise alors l’écrivain en tant qu’artiste : c’est un être unique et inspiré, doué d’un génie immatériel, voire spirituel, capable de révéler les fragments d’une langue idéale, selon la célèbre interprétation de Walter Benjamin. L’argument de Lawrence Venuti, selon lequel la volonté d’oblitérer l’existence du traducteur et de réprimer sa créativité aurait émergé pendant la période moderne, fait l’objet d’un large consensus dans le champ des études traductologiques. Cependant, selon une théorie moins répandue, le mythe du traducteur en tant que figure singulière se substituant à l’auteur aurait également vu le jour à cette période. En effet, la traduction s’est rarement réduite à un échange sans médiation, où une personne travaillerait seule face à un texte, à l’écart de ses collaborateurs et de ses pairs, de ses relecteurs et de ses éditeurs, de son pays et de ses institutions.

La représentation de la traduction comme une action individuelle plutôt que collective résulte ainsi d’un impératif idéologique d'unification des processus politiques et juridiques, engendrant des idéologies non seulement linguistiques mais aussi stylistiques. À la fin du XXe siècle, la convergence d'impératifs institutionnels et politiques (l'Union européenne, la mondialisation des échanges, l’affirmation d'acteurs internationaux multiculturels) et l'avènement de nouvelles technologies (outils numériques, Internet) changent à nouveau la donne. Les pratiques qui se développent actuellement, comme le partage de données, la division en tâches, la constitution de mémoires de traduction à partir de corpus multi-auteurs, remettent à l'honneur le travail collectif tout en en modifiant profondément les conditions d'exercice.

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